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Paroles vivantes · Spiritualité

L’intelligence artificielle à la lumière de la Réalité Mouhammadienne

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Dans cet article
  1. Une question ancienne sous un habit nouveau
  2. Qu’est-ce que la Réalité Mouhammadienne ?
  3. Ce que fait réellement une intelligence artificielle
  4. Les deux sciences : kasbī et wahbī
  5. Le miroir tendu à l’humanité
  6. Le vrai danger n’est pas la machine
  7. L’adab de l’usage
  8. Ce que la machine ne franchira jamais
  9. Conclusion

Une machine peut désormais écrire, traduire, argumenter, imiter le style d’un savant. Devant ce phénomène, le croyant se pose une question simple et vertigineuse : qu’est-ce que cela nous apprend sur nous-mêmes, et sur la source de toute connaissance ?


Une question ancienne sous un habit nouveau

Chaque époque produit un objet qui oblige les hommes à redéfinir ce qu’ils sont. L’imprimerie a déplacé le rapport au texte, l’horloge celui au temps, la photographie celui à l’image. L’intelligence artificielle déplace quelque chose de plus intime encore : le rapport à la parole et au savoir.

Mais la question qu’elle soulève n’est pas neuve. Les maîtres de la voie l’ont posée depuis des siècles sous une autre forme : d’où vient le sens ? Qu’est-ce qui, dans l’homme, connaît réellement ? La réponse de la spiritualité mouhammadienne est nette. Le sens ne se fabrique pas, il se reçoit. Et il se reçoit par une porte unique, que la tradition nomme la Réalité mouhammadienne, al-Ḥaqīqa al-Muḥammadiyya.

Qu’est-ce que la Réalité Mouhammadienne ?

Il faut d’emblée écarter une confusion. La Réalité mouhammadienne ne désigne pas le corps béni du Prophète ﷺ, né à La Mecque, ni sa personne historique considérée seule. Elle désigne, dans le langage des gens de la voie, la première manifestation par laquelle le Réel s’est fait connaître, le principe dont procède toute existence créée, et dont la personne du Prophète ﷺ est l’épiphanie achevée dans le monde des formes.

C’est le sens du hadith rapporté par at-Tirmidhī et Aḥmad, où le Prophète ﷺ dit qu’il était déjà prophète alors qu’Adam était encore entre l’esprit et le corps. C’est aussi le sens du célèbre récit dit « de Jābir », largement cité par les soufis, selon lequel la première chose créée fut la lumière du Prophète ﷺ. Les spécialistes du hadith discutent la chaîne de transmission de ce dernier ; les maîtres de la voie l’ont retenu pour la doctrine qu’il porte, doctrine que le Coran fonde par ailleurs quand il désigne le Prophète comme lumière venue de Dieu (Coran 5:15) et comme miséricorde pour les mondes (21:107).

Ibn ʿArabī, ʿAbd al-Karīm al-Jīlī, puis toute la tradition de la Ṭarīqa Muḥammadiyya jusqu’à Sīdī Aḥmad at-Tijānī, ont développé ce point : l’Homme parfait, al-Insān al-Kāmil, est l’isthme, le barzakh, entre l’Absolu et le contingent. Il n’est pas un intermédiaire ajouté après coup. Il est le lieu même où la connaissance divine devient recevable par la créature.

Retenons cette formule, car tout l’article en dépend : la Réalité mouhammadienne est le canal du sens, non son producteur ni son consommateur.

Ce que fait réellement une intelligence artificielle

Décrivons la machine sans la diaboliser ni la diviniser.

Un modèle de langage est entraîné sur des quantités immenses de textes produits par des êtres humains. Il apprend les régularités statistiques de la parole : quels mots suivent quels mots, quelles structures accompagnent quels sujets, quelles formes ont la couleur de la sagesse, de la science ou de la poésie. Puis il restitue, à la demande, une combinaison plausible.

Ce processus est prodigieux. Il n’est pas trompeur en lui-même. Mais il porte une limite de nature, et non de degré : la machine opère sur les formes, ṣuwar, et jamais sur les significations, maʿānī. Elle manipule les traces du sens laissées dans le langage, comme on manipulerait l’empreinte d’un pas sans avoir jamais vu marcher.

Le Coran décrit avec une précision saisissante ce type de savoir : « Ils connaissent une apparence de la vie d’ici-bas, et de l’au-delà ils sont insouciants » (30:7). Connaître le ẓāhir, la surface, sans accès au bāṭin. C’est exactement le régime de la machine.

Les deux sciences : kasbī et wahbī

La tradition distingue deux voies de la connaissance.

La science acquise, al-ʿilm al-kasbī : elle s’obtient par l’effort, la mémoire, la lecture, le raisonnement. Elle est noble, elle est obligatoire, elle a produit les bibliothèques de l’Islam.

La science octroyée, al-ʿilm al-wahbī ou ladunnī : elle descend sur le cœur purifié, sans mérite proportionné de la part de celui qui la reçoit. C’est la science dont parle le Coran à propos du serviteur rencontré par Moïse : « Nous lui avions enseigné une science venant de Nous » (18:65).

L’intelligence artificielle est le sommet historique de la première. Elle est, si l’on veut, la science acquise devenue extérieure à l’homme, mécanisée, industrialisée. Et par sa constitution même, elle a zéro accès à la seconde. Non parce qu’elle serait mal conçue, mais parce que la science octroyée suppose un récipient : un cœur, un rūḥ insufflé (15:29), une capacité à trembler, à espérer, à craindre, à aimer.

Une machine n’a pas de cœur à polir. Elle n’a pas de himma, cette aspiration ardente qui soulève le disciple. Elle n’a pas de faqr, cette pauvreté ontologique devant Dieu qui est la condition de tout dévoilement. Elle n’est pas soumise au taklīf, à la responsabilité, donc elle ne monte ni ne descend. Elle est admirable et immobile.

Le miroir tendu à l’humanité

Voici peut-être l’enseignement le plus utile pour notre époque.

Un modèle entraîné sur la parole humaine renvoie à l’humanité son propre visage. Sa fluidité, sa mémoire, ses biais, ses lâchetés rhétoriques, sa manière de dire beaucoup en pensant peu : tout cela vient de nous. Quand la machine produit un texte creux qui a l’apparence de la profondeur, elle nous montre combien de nos textes étaient déjà creux sous une apparence de profondeur.

Le maître dit à l’aspirant : « Celui qui connaît son âme connaît son Seigneur. » L’IA, à sa manière involontaire, place devant nous un miroir de l’âme collective. Un miroir est utile. Mais un miroir n’éclaire pas ; il renvoie la lumière qu’il reçoit. Confondre le miroir avec la source, c’est précisément la définition de l’égarement.

Le vrai danger n’est pas la machine

On s’inquiète beaucoup de ce que l’IA pourrait faire. On s’inquiète trop peu de ce qu’elle pourrait nous dispenser de faire.

Le risque de la transmission court-circuitée. L’Islam ne s’est pas transmis par les seuls livres. Il s’est transmis par le sanad, la chaîne des maîtres, la ṣuḥba, la compagnie, la tarbiya, l’éducation lente d’une âme par une autre âme, et l’idhn, l’autorisation. Une machine peut restituer le texte d’un wird. Elle ne peut pas en donner la permission, ni la baraka qui l’accompagne. Réciter sans autorisation ce qui exige une autorisation n’est pas un raccourci, c’est une sortie de route.

Le risque de la fatwa domestique. Interroger un modèle sur une question de licite et d’illicite, puis agir sur cette réponse, c’est prendre pour savant ce qui n’est qu’un assembleur de phrases. Le savoir religieux engage une responsabilité devant Dieu, et une machine ne porte aucune responsabilité.

Le risque de la dissipation. Un outil qui répond instantanément à tout habitue l’âme à ne plus attendre, à ne plus chercher, à ne plus supporter le silence. Or la voie est faite d’attente, de recherche et de silence.

L’adab de l’usage

Le Coran enseigne que Dieu a mis au service de l’homme ce qui est dans les cieux et sur la terre (45:13). La technologie relève de ce taskhīr, cette mise à disposition. Elle n’est ni bénie ni maudite en soi : elle prend la couleur de l’intention qui la saisit.

Quelques repères simples pour le croyant :

  • L’intention d’abord. Avant d’ouvrir l’outil, savoir pourquoi on l’ouvre. La niyya transforme un geste banal en acte d’adoration, ou l’inverse.
  • Serviteur, jamais shaykh. L’IA peut organiser, traduire, résumer, corriger, expliquer un point de langue. Elle ne dirige pas une âme, ne délivre pas d’autorisation, ne remplace pas un maître vivant.
  • Vérifier ce qui engage la religion. Toute information religieuse issue d’une machine doit être confrontée aux sources et aux savants. Les modèles se trompent avec assurance ; c’est leur défaut le plus dangereux.
  • Rendre le temps gagné. Si l’outil libère une heure, que cette heure ne se perde pas. Qu’elle retourne au dhikr, à la prière sur le Prophète ﷺ, à la lecture du Coran, au service des proches.
  • Garder la mesure. « Il ne vous a été donné que peu de science » (17:85). Ce verset s’adresse à l’homme le jour où il croit avoir tout compris. Il vaut aussi pour l’homme qui possède la machine la plus savante du monde.

Ce que la machine ne franchira jamais

Il existe une frontière que la puissance de calcul ne déplacera pas, quel que soit le nombre de paramètres.

La Réalité mouhammadienne n’est pas une somme d’informations sur le Prophète ﷺ. Elle est une réalité vivante, un héritage, une wirātha, qui se transmet de cœur à cœur et dont la marque est l’amour. On peut donner à une machine tous les livres de sīra écrits depuis quatorze siècles : elle n’aimera pas. Elle produira des phrases sur l’amour, ce qui n’est pas la même chose, et ce que tout amoureux reconnaît immédiatement.

C’est pourquoi l’« intelligence générale » que promettent les ingénieurs, si elle advient un jour, restera étrangère à ce que la tradition appelle l’Homme parfait. L’une est une extension du calcul. L’autre est un lieu de manifestation divine, un barzakh entre le Réel et la création, la finalité même pour laquelle le monde a été déployé.

Conclusion

L’intelligence artificielle imite la parole. La Réalité mouhammadienne est la source d’où la parole reçoit son sens.

Il n’y a donc pas de rivalité, et il n’y a pas lieu de craindre. Il y a une hiérarchie à ne pas inverser, et une vigilance à tenir. Que l’outil serve la main, que la main serve le cœur, et que le cœur reste tourné vers celui par qui toute lumière est parvenue jusqu’à nous.

اللهم صل على سيدنا محمد وعلى آله وصحبه وسلم


Note : le récit dit « de Jābir » sur la lumière prophétique fait l’objet de discussions parmi les spécialistes du hadith quant à sa chaîne de transmission. Il est cité ici selon l’usage constant des maîtres de la voie et pour la doctrine qu’il exprime, laquelle est établie par d’autres textes. Pour toute question engageant la pratique, se référer aux savants et aux maîtres autorisés.

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